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Le blog politique et culturel de henricles

Le blog politique et culturel de henricles

C'est le blog de quelqu'un qui n'appartient à aucun parti politique mais qui pense que le simple citoyen peut s'emparer des questions politiques économiques et de société pour proposer ses réflexions etdonner son avis C'est également un blog littéraire et culturel où je place divers récits et oeuvres qui me concernent et ont un intérêt. notamment des récits de voyage et des tableaux d'amies peintres

Nostalgie

Vous en souvenez-vous, vous, mes lecteurs les moins jeunes ?

« Qu’elle était verte ma vallée », c’est le gros roman de Richard Llewellyn, auteur britannique né à Londres, d’origine galloise mais qui a cherché à faire croire qu’il était né au Pays de Galles alors que c’était en Angleterre.

Ce roman, le plus célèbre, est paru en 1939 et dès 1940 a reçu aux États-Unis le « national book award » ! C’est un classique de la littérature en langue anglaise que beaucoup d’entre vous connaissent.

Je vous livre ci-dessous une page extraite de ce livre que je viens de lire avec, en plus, le plaisir, devenu rare, d’avoir à prendre un coupe-papier pour tourner toutes les pages ! Pourquoi ce choix ?

En partie à cause d’une conférence suivie ces jours-ci au Conseil Départemental de la Loire, donnée par madame Florence Dupont professeur émérite à Paris-Diderot, helléniste et latiniste réputée. Elle s’est efforcée de nous faire comprendre que les hommes et sociétés de l’antiquité gréco-romaine étaient très différents de nous et nos sociétés et que même les mots de notre langue dont l’étymologie vient du latin ou du grec n’avaient pas à cette époque le sens qu’ils ont pour nous aujourd’hui. Bref, elle nous a invités à étudier le monde gréco-romain comme des anthropologues à la découverte de sociétés radicalement étrangères à la nôtre et à ne pas demeurer dans notre représentation construite d’une Antiquité gréco-romaine qui serait la « racine » de notre civilisation d’Européens !

Et en incidente, Florence Dupont en a profité pour nous faire remarquer que le XIX° siècle, pourtant pas si lointain, méritait aussi d’être étudié comme un monde fort étranger au nôtre !

La lecture de « Qu’elle était verte ma vallée » est, en effet, une plongée dans un monde du dernier quart du XIX°, au Pays de Galles, en milieu de mineurs de charbon, qui est pour nous très exotique : nous, êtres humains du XXI° siècle, sommes à des années-lumière de la mentalité de ces Gallois du temps de la Reine Victoria !

Et c’est peut-être l’occasion pour nous de nous interroger sur les jugements sévères que nous portons sur les sociétés indiennes ou arabes d’Asie du sud ou proche-orientale : nous attribuons parfois à une religion ce qui a des causes et origines bien plus complexes. Dans cette société galloise de la fin du XIX°, l’omniprésence quotidienne de la religion protestante chrétienne, - prières, lecture de la Bible, chants religieux – s’accompagne de comportements où la violence physique « virile » (sic !), d’une part, la domination masculine sur les femmes, leur place et leur rôle, d’autre part, ressemblent partiellement à ce que nous observons aujourd’hui dans les sociétés musulmanes ou hindouistes.

Quelle était verte ma vallée.

(Extrait page 366 / 367. Éditions Jeheber. Genève, Paris 1942

Comment refuser quand elle me le demandait sur ce ton ?...Pouvais-je lutter quand, en proie à une envahissante langueur, je ne désirais qu’étirer mes muscles, m’étendre à côté d’elle, tout près de ses lèvres, respirer son parfum et me délecter de sa tendresse.

  • Oh ! Huw ! s’écria-t-elle, et passant son bras autour de mon cou, elle m’embrassa sauvagement.

Des sons inarticulés remplissaient sa gorge, son corps tourmenté ondulait et elle s’agrippait à moi avec une telle force que j’en gardai longtemps la meurtrissure. Alors, un brûlant délire s’empara de ma bouche, de mes mains, descendit jusqu’au centre de mon être. Nul homme ne saura jamais quels dieux le dominent à ces moments-là.

La bouche se tend, en quête d’un fruit nouveau, tout proche, et qui pourtant, semble-t-il, ne peut être goûté. Ardentes, les mains explorent, à la recherche des plus tendres recoins, mais, trop distants, les sens s’impatientent de leurs tâtonnements. Et, dans le centre où se forge l’acier de la flèche, s’écoule une chaleur qui d’elle-même paraît savoir ne trouver à se rafraîchir que dans le sang plus brûlant de la femme, et qui, pressée de découvrir l’étang, se tord, se contracte, se libère, connaît l’instant miraculeux de l’onction, la douce splendeur de l’immersion, l’ardente nécessité de se rapprocher, de se fondre, de s’unir plus étroitement. Dans cette étreinte des sangs, toute notion vous abandonne, le souffle reste suspendu, les muscles deviennent de pierre, le rameau dorsal se plie dans la main de l’archer, tandis que se tend la corde chantante qui lancera la flèche.

Et dans sa trajectoire, elle atteint à des régions plus sublimes que ne s’en peuvent trouver sur terre. Pareil à la tempête, un Hymne fait rage, chargé de chantante poésie que nulle parole jamais n’exprimera. Puissante et étrange musique, tandis que, derrière les prunelles aveugles, éclatent des feux où crépitent les couleurs de l’arc-en-ciel, et que s’élèvent des myriades de lunes étincelantes, voguant indéfiniment dans un naissant univers d’or, d’encens et de myrrhe.

Puis, le rameau fléchit, car la corde trop tendue a chanté. L’air envahit de nouveau les poumons, les membres frémissent, la vision revient. Les arbres sont verts ; ils ont retrouvé leur forme. Rien n’est changé. Aucun ange brandissant une épée flamboyante ; nul trait de feu. A cause de cela, pourtant, le Jardin fut voué à l’ivraie.

J’avais goûté du fruit de l’Arbre. Eve, encore chaude, palpitait sous moi. Et cependant, point de traits, aucun feu, nulle épée.

Rien que le chant d’une grive, l’odeur de la verdure, la paix de la montagne.

Et, Ceinwen, mollement étendue, le souffle tremblant, vibrant comme les cordes aiguës de la harpe caressées par la main du vent, avec de lentes larmes coulant du coin de ses paupières et, brillant sur l’herbe autour d’elle, les chaudes volutes de ses cheveux défaits.

Elle ouvrit les yeux, me regarda, et un léger soupir lui échappa, semblable à la césure d’un sanglot, qu’en avalant elle refoula.

  • O, Huw, dit-elle, m’entourant de ses bras alanguis. Mon cher cœur, qu’as-tu fait ?
  • Je t’ai aimée, répondis-je.

Comme je l’ai été, avez-vous, vous aussi, été sensibles à la poésie et la pudeur de cette page qui n’en dit pas moins les choses clairement ?

Henricles 18 octobre 2015

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M.F.Schmid 19/10/2015 23:39

Magnifique texte.. écho au cantique des cantiques, vieux de 3000 ans!
Votre conférencière me semble un peu enfoncer des portes ouvertes: c'est évident que les civilisations évoluent...C'est évident aussi (du moins pour moi) qu'aimer reste la plus belle des aventures... et que de tout temps elle l'a été.
Mais on peut aimer tant de choses...Alors, chassons la nostalgie, pour célébrer la beauté de la création!
L'automne, ici, est la plus magnifique saison, et si la vallée n'est plus verte, elle passe par toutes les couleurs d'ocre, de safran, d'or, de sang, et j'en éprouve une vraie jubilation!

Henricles 20/10/2015 09:04

Heureuse Marie Françoise capable de cet émerveillement !