A Recife, à Salvador, à Rio, à Manaus, à Belo-Horizonte, les embouteillages sont chaque année plus pénibles et plus inextricables. Quelle que
soit la ville, les habitants disent tous la même chose : le matin, à midi, le soir, la circulation est bloquée et on ne peut jamais savoir combien de temps on mettra pour arriver d’un point
à un autre.
On n’échappe pas à ce trafic automobile polluant et fatigant même lorsqu’on est à Brasília ! Seul le voyage dans le Minas Gerais, vers les
cités historiques et l’arrivée à…Iguaçu permettent de respirer hors de la marée envahissante du tout automobile. Celle-ci est le résultat de l’enrichissement du pays et de l’ascension
sociale de nombreux « pauvres » capables maintenant de s’acheter un véhicule. On me dit aussi que les marchands de meubles et d’électroménagers se réjouissent : leur chiffre
d’affaires est en forte augmentation !
C’est sûr, depuis quelques années le Brésil est en croissance rapide.
On constate d’ailleurs que les prix de l’alimentation quotidienne se rapprochent peu à peu de ceux qui sont pratiqués chez nous. Certains
biens, tels que Vêtements de qualité, automobiles, vins, sont souvent plus chers qu’en France.
Et pourtant le salaire minimum à 620 reais ne sera que de 622,73 Reais mensuels à partir de janvier soit environ 260 € ! 4 fois
moins que chez nous alors que le PIB par habitant n’est que 3 fois inférieur
Et dans les rues, la misère est omniprésente pour peu qu’on y prête attention. Handicapés, mendiants, femmes édentées, personnes difformes,
membres brisés ou tordus jamais réparés, corps squelettiques, ventres énormes ou maigreur impressionnante, yeux bigleux. Accumulation de tas d’ordures, de décombres, devantures éventrées,
porteurs qui ploient sous les charges de vieux cartons. Certes, il n’y a pas que cela et les beaux bâtiments, les trottoirs bien décorés, les jardins grands, merveilleusement arborés, les
immeubles à l’architecture la plus moderne, les beaux magasins, les piétons bien habillés, femmes et hommes beaux comme des dieux, sont nombreux sinon la majorité dans l’espace
public.
A Rio, une balade sur la colline de Santa Teresa permet d’apercevoir de nombreuses favelas, ces bidonvilles brésiliens qu’on a déjà aperçus à
Recife, à Salvador comme à Belo Horizonte même si notre parcours a évité celles de Manaus. Quelques-uns de mes voyageurs tiennent – hélas - à photographier cette accumulation de misère
matérielle, refuge souvent d’une misère morale encore plus grande. Mais pas toujours : les « favelados » savent parfois, davantage que les mieux lotis, s’organiser en
communauté de solidarité et partage qui leur permet de trouver une vraie joie de vivre malgré la précarité de leur conditions d’existence.
C’est clair, en tous cas, pour qui sait regarder, ce pays demeure encore pays pauvre, « pays du Sud ». Et le Brésil connaît un mode
de développement où voiture, consommation ostentatoire, accumulation de biens matériels, comme aux États-Unis, comme chez nous, sont critères de réussite sociale. Jusqu’à quand ce type de
développement sera-t-il soutenable ? Pendant que nous y étions, une nappe d’hydrocarbures a, une fois de plus, pollué l’océan au large de Rio : l’entreprise américaine
« Chevron » en est responsable et on la soupçonne - ?- d’avoir cherché clandestinement à atteindre la riche couche d’hydrocarbures découverte il y a peu, enfouie à des milliers de
mètres de profondeur. En tous cas, qu’arrivera-t-il lorsque la Petrobras s’attaquera à l’exploitation de cette richesse sous-marine ? Et qu’arrivera-t-il si les grands propriétaires
continuent à abattre la forêt amazonienne malgré les interdictions, à détruire la végétation du Cerrado dans le centre-ouest pour leur élevage bovin et leur monoculture de soja ? Et si on
construit ce gigantesque barrage de Belo-Monte sur le Xingu auquel s’opposent tous les défenseurs de l’environnement ? Et si le camion, l’autobus, la voiture individuelle demeurent les
principaux moyens de transport dans des villes déjà saturées qui ne cessent de s’étendre et se gonfler d’habitants ? Ceux-ci qui reconstruisent la nuit les favelas parfois
détruites le jour par les autorités parce qu’il n’y a ni réseau d’adduction d’eau ni d’évacuation des eaux usées et des déchets. Et qu’arrivera-t-il si la hausse du niveau de vie permet à de plus
en plus de Brésiliens d’accéder au rêve automobile ?
Sensualité des peaux métissées, des embrassades, des chairs offertes au regard et des corps de quelques-unes et quelques-uns qu’on devine
soigneusement, méthodiquement sculptés. Fleurs, végétation luxuriante partout, chaleur moite de l’Amazonie à Manaus, brûlure du soleil tropical à Iguaçu : la nature et ceux qui y
vivent, tout et tous nous invitent à une certaine langueur, à nous laisser envahir par cette sensualité que nous dispensent aussi « caipirinhas »(apéritif national à base d’alcool
de canne, sucre et citron vert), mangues, ananas succulents, papayes, gâteaux et autres douceurs de la gastronomie brésilienne.
Démesure et toute puissance de cette nature brésilienne qui nous surprennent et nous angoisseraient si nous n’étions pas ici dans le confort
touristique d’un groupe d’Européens du 3° âge. Nature indomptée, on en prend conscience dès qu’on quitte la ville, que ce soit en bateau sur le Rio Negro bientôt devenu Amazone après sa
rencontre avec le Solimões qui n’en finit plus d’être large, « rio mar », « fleuve-mer » ou mieux encore au pied des chutes d’Iguaçu. Là, déesses et dieux brésiliens,
permettent de prendre la mesure de leur puissance indomptable, de leur énergie inépuisable qui s’élance violemment, sans jamais la moindre pause, dans un fracas assourdissant, en des centaines de
gerbes d’écume torrentielles ! Ici, ce sont tout à la fois les forces ouraniennes, chthoniennes et celles de Gaia, la Terre-Mère, qui se conjuguent pour notre ébahissement stupéfait, notre
bonheur aussi tout simplement, avant de rejoindre Poséidon et son royaume de l’océan atlantique au Rio de la Plata quelques centaines de kilomètres plus loin !
Il y a longtemps maintenant qu’on ne peut plus se faire d’illusion sur cette fameuse société multiraciale, métissée qui mêlerait
harmonieusement tous les Brésiliens quelle que soit la couleur de leur peau. Au Brésil, plus la peau est sombre, moins on est haut dans l’échelle sociale et au contraire, les « blancs »
sont largement majoritaires à tous les postes de commandement. Dans les hôtels, les restaurants, les serveurs et femmes de ménage, les personnels de service sont tous ou quasiment tous des
noirs.
Et pourtant, notre humanité est toujours plus complexe qu’on ne le croit parfois : cde racisme, profondément ancré dans la société
brésilienne, s’accompagne d’un art de vivre ensemble, de jouir ensemble, quelle que soit l’épaisseur du portefeuille et la couleur de la peau, de cette nature sensuelle, de ces plages de rêve, de
ces fruits si généreusement offerts. Rire, sourires ouverts, danse, musique, fête, le Brésil est aussi cela et tous y participent, c’est bien connu.
Et le Brésil est religieux. Très religieux. Catholiques en majorité, dit-on. Évangéliques, de plus en plus. Mais cette année j’ai pu remarquer,
plus qu’avant, à Salvador, certes, mais aussi partout, combien les dieux et les religions d’origine africaines, les Orixàs du Candomblé et de l’Umbanda, cette religion propre au Brésil,
marquaient profondément cette société dans toutes ses couches sociales.
Ainsi chaque fois que je retourne dans ce pays si attachant, je comprends mieux à quel point les Brésiliens sont, malgré leur langue
latine, leurs origines européennes, leur religion catholique proclamée, un peuple vraiment différent de nous Européens, un peuple étranger plus marqué par ses racines africaines et indiennes que
les apparences le laisseraient penser et que certains Brésiliens voudraient nous laisser penser.
Henricles 4 Décembre 2011