IV Un système de santé en danger
Avant-propos.
Henricles n’est en rien spécialiste des politiques de santé. Il apporte ici seulement le point de vue du simple citoyen, de
l’ « honnête homme » qui peut donc être entaché d’erreurs ou insuffisances.
Il y a peu, nous bénéficiions d’un système de santé qui était un des meilleurs du monde même s’il était déjà marqué par un corps médical dont
la formation scientifique semble parfois ignorer la personne dans sa totalité pour n’en connaître que les différentes parties, organes et fonctions qui la composent. Cela dit l’importance
accordée jadis à la « clinique », c’est –à- dire à la capacité du médecin à porter un diagnostic face à un malade sans se référer seulement à de multiples examens de laboratoires,
compensait partiellement, pour les meilleurs, cette insuffisance de leur formation. Nos médecins, généralistes ou spécialistes, étaient souvent des cliniciens hors-pair.
Aujourd’hui notre système de santé garde encore de ce passé glorieux de nombreuses qualités indéniables. On pourrait énumérer longuement les
réussites, les circonstances où nous rencontrons à la fois compétence, attention, soins de très grande qualité et, en plus, quasi–gratuité. Notre corps médical demeure probablement un des
meilleurs.
Relever les dérives inquiétantes et les insuffisances graves, n’est pas rejeter un ensemble, bien au contraire, c’est vouloir lui redonner la
qualité exceptionnelle qu’il est en train de perdre si ne sont pas prises par les pouvoirs publics les décisions adéquates.
Hélas les propositions de deux favoris de la présidentielle ne sont pas, nous le verrons, à la hauteur de l’importance du problème.
Une médecine à deux vitesses.
C’est le fait saillant. Les mesures d’économie prises pour tenter d’enrayer les déficits abyssaux de la Sécurité sociale, ont conduit d’une
part à laisser à la charge des patients de plus en plus de dépenses et d’autre part à taxer les mutuelles complémentaires qui ont alors augmenté leurs cotisations ! C’est bien connu. Dans
les couches les plus modestes de la population nombreux sont ceux qui économisent sur leurs dépenses de santé, qui ne se font pas soigner faute d’en avoir les moyens. Et la CMU n’a pas réglé la
question loin de là. Il y a plus d’un an « Le Monde » publiait un article jamais démenti qui disait qu’en région parisienne, 30 % des médecins refusaient de recevoir les bénéficiaires
de la CMU !
«
Je donnerai mes soins à l'indigent et à quiconque me le demandera. Je ne me laisserai pas influencer par la soif du gain ou la recherche de la gloire ».
( Extrait du serment que prêtent les médecins lorsqu’ils sont reçus comme membres de l’ordre des médecins en France)
Henricles avait déjà commencé cet article lorsque « Le Monde » a publié son enquête sur les dépassements d’honoraires ! Ceux-ci,
par leur fréquence et leur niveau, sont une des causes principales de la renonciation aux soins de certaines catégories sociales. Par ces dépassements, ce ne sont pas seulement les
« pauvres » qui sont concernés mais l’ensemble des citoyens. Aujourd’hui, avant de prendre un rendez-vous chez un spécialiste il faut d’abord chercher à savoir combien on va vous
demander de payer en plus du tarif de la Sécurité Sociale !
L’enquête du journal nous apprend alors quelque chose de rassurant : dans des villes comme Marseille, Toulouse, Montpellier, plus de 85 %
des médecins n’exigent pas de dépassement ! Certes la densité des médecins dans ces villes méridionales où ils sont donc soumis à une rude concurrence, explique peut-être en partie
cette…sagesse. Mais tout de même, c’est rassurant ! Cela veut dire qu’une très grande majorité de médecins demeurent fidèles à une certaine éthique et ne sont pas d’abord, comme de vulgaires
spéculateurs, à l’affût d’’enrichissement sur le dos de leurs patients
Ainsi si Sarkozy l’avait voulu, si Hollande s’y engageait, la fin pure et simple sous peine de sanctions sévères (sauf rares exceptions
dûment justifiées et prévues) des dépassements aurait pu et pourrait être décidée par la Loi sans provoquer la révolte du corps médical. Et les citoyens seraient grandement soulagés et
n’hésiteraient pas à aller consulter le médecin dont ils ont besoin !
Hélas Sarkozy ne l’a pas voulu et Hollande ne s’engage seulement à ce qu’il appelle un « encadrement » de ces dépassements !
Bien vague « monsieur le président de mai 2012 » ! Et dans la ville où j’habite, il faudra toujours longuement chercher l’o.r.l. ou l’ophtalmo qui ne surtaxe pas !
II) Ruineuses surconsommations médicales, pharmaceutiques et autres
Notre pays est un des plus gros consommateurs de médicaments, notamment de psychotropes, euphorisants et autres calmants. Il y a une connivence
de fait entre patients, médecins, pharmaciens et laboratoires pharmaceutiques qui entraîne cette surconsommation. Le patient réclame une ordonnance ou le médecin la lui propose pour le
satisfaire, même si parfois la prescription n’est pas une nécessité. Le mal-être, le mal de vivre, les difficultés vécues dans la famille ou sur le lieu de travail, seront-ils résolus par des
pilules ? Celles-ci, au contraire, ne vont-elles pas servir à un soulagement immédiat et superficiel qui va éviter à la personne de traiter le problème familial ou psychologique qui la
trouble ! Et ces médicaments sont parfois addictifs ! Mais le système est ainsi fait qu’il pousse à la surconsommation. Le médecin est encouragé, malgré la surveillance de
l’administration de la Sécu, à multiplier les examens de laboratoires, même coûteux, à prescrire des remèdes nombreux pour que le patient ne puisse pas lui reprocher de ne pas s’occuper de son
mal. Et il y a maintenant et de plus en plus chez les médecins la crainte d’une plainte en justice, alors ils cherchent à minimiser les risques par des examens et prescriptions qu’on pourrait
peut-être éviter. Le citoyen qui consulte son médecin attend en effet que celui-ci lui délivre le médicament-miracle qui le soulagera immédiatement même si celui-ci …n’existe pas ! Et les
pauvres généralistes, médecins traitants, sont aux premières loges pour traiter non des « malades » infestés de microbes ou virus mais des malades de « mal-être », de misère
socio psychologique.
Notre système de santé porte de plus en plus le poids de problèmes de société qui ne sont pas
directement des problèmes de santé.
Et les laboratoires financent ou assurent eux-mêmes la « formation continue » des médecins pour être sûrs que ceux-ci
vont continuer à prescrire et si possible prescrire la dernière nouveauté mise sur le marché dont on dit qu’elle apporte un progrès important par rapport aux médicaments précédents. En général
ces « nouveautés » sont beaucoup plus chères ! Peu importe au médecin, peu importe au patient, « c’est remboursé » ! La connivence laboratoires / médecins est
bien apparue publiquement lors des affaires graves de ces derniers temps (mediator) et elle est d’autant plus pernicieuse que rares sont chez nous les médecins réellement corrompus, c’est –à-
dire « achetés » par les laboratoires. Le système est plus subtil. Revues, publicités lancinantes, visites des agents des laboratoires, conflits d’intérêts plus ou moins conscients,
congrès financés faute de financement public suffisant, l’interpénétration médecins-prescripteurs et laboratoires vendeurs / chercheurs, est décisive et oriente le système. Or, face à la
« force de frappe » des multinationales de la pharmacie, le médecin n’a pas les moyens de distinguer le vrai du faux et résister. Pot de fer et pot de terre !
A cela s’ajoute la tradition scientifique française. Le haut niveau scientifique de notre médecine est une garantie contre les charlatans et
autres soigneurs autoproclamés. Il explique la confiance qu’on peut accorder, en général à nos « soignants ». Mais la confiance en la science a conduit le corps médical à ne
croire qu’en cette science et aux techniques médicales qu’elle a permis de mettre en œuvre. Or, le mode de vie, l’alimentation, les conditions matérielles et sociales, le stress de la vie urbaine
ou de la vie professionnelle, les conditions psychologiques, vécus, subis par les citoyens ne sont alors pas pris en compte dans le diagnostic et les traitements préconisés. La
médecine « holistique » qui invite à considérer l’ensemble de la personne – et toute personne est prise dans un réseau complexe de déterminants psycho-sociaux - et pas seulement
son membre ou organe malade, n’est ni enseignée à tous ni pratiquée par la plupart. Et pourtant nous savons bien qu’un organe malade ne parle pas seulement de cet organe !
Le résultat en est une confiance exagérée dans les prescriptions techniques, chimiques, qu’il s’agisse de médicaments ou d’examens
coûteux et lourds sans compter les multiples séances de kiné, des cures thermales demandées et alors « ordonnées » plus pour le confort de ceux qui les demandent que pour
leur nécessité !
Les progrès techniques divers, ceux, notamment de l’imagerie médicale, sont heureux et permettent des diagnostics plus précis et plus précoces
donc des traitements plus efficaces. Mais il y a un revers de la médaille. Nous assistons à une dérive technicienne et quasi « scientiste » de notre système médical. Il faut avoir le
courage de le dire et d’y porter « remède » (sic !) sans pour cela contester évidemment la nécessaire rigueur scientifique. Et c’est de la responsabilité des pouvoirs publics de
laisser ces dérives perdurer ou de chercher à améliorer et la formation des soignants et le système dans son ensemble.
Sinon, il nous arrivera ce qui est déjà arrivé aux États-Unis ; une population en moins bonne santé, une espérance de vie qui stagne, des
déficits jamais comblés, des dépenses croissantes, des riches bien soignés ou à peu près et des pauvres laissés sur le bord.
Hôpitaux surchargés et appauvris
Peu de choses à rajouter sinon des constats peu agréables. Tout le monde connaît l’importance des maladies dites « nosocomiales ».
C’est-à-dire tout simplement des maladies qu’on attrape à l’hôpital alors qu’on ne les avait pas y en entrant et qui peuvent être graves ! La question n’est pas facile à résoudre. Est-ce
pour autant qu’on doit s’y résigner au lieu de faire de la lutte contre ces maladies une priorité des hôpitaux ?
Tout le monde sait que les services d’urgence sont souvent encombrés, non pas seulement par manque de moyens mais parce que les jours fériés et
les weekends les médecins de ville n’assurent plus que très peu de « gardes » et la seule solution est d’aller aux « urgences » pour la moindre chose ! Eux aussi
qui n’ont pas les RTT des salariés se les sont organisées par refus ou espacement des « gardes ». Et le sentiment d’insécurité répandu par les consignes de « consulter votre
médecin » au moindre malaise, au moindre bobo, amène en foule les familles aux services d’urgence des hôpitaux !
Va-t-on me traiter de « réactionnaire » et de « suppôt de la droite sarkozyste » si j’ajoute ici que le passage aux
« 35 h » a été catastrophique dans les hôpitaux faute de moyens d’embaucher massivement ? Les déficits de l’Assurance maladie ont alors conduit les pouvoirs publics à y introduire
une gestion purement comptable qui réduit considérablement les moyens des services !
Bref, notre système de santé est menacé. Les mesures proposées par les deux favoris sont timides et incertaines. Les solutions existent et les
décisions pour les appliquer doivent être prises globalement et vite.
Introduire dans la formation des personnels de santé (médecins ; pharmaciens ; dentistes ; chirurgiens, infirmiers etc.)
l’initiation obligatoire aux médecines « douces ». Un module de sociologie sur les conditions sociales de l’exercice de ces métiers. Et une formation à une médecine plus
« holistique ». Et que l’Université, en dehors des laboratoires, organise la formation continue des professionnels et la finance sur fonds publics hors laboratoires.
Créer dans chaque circonscription à définir, mais bien plus réduite que le département, en collaboration avec les grandes mutuelles
capables de les gérer, des centres de santé publics ou associatifs qui regrouperaient toutes les spécialités avec des médecins salariés volontaires. Le salariat tant dénigré par les professions
libérales ne forme pas obstacle au dévouement et à la conscience professionnelle. Et il ne serait pas difficile de trouver les médecins et professionnels prêts à ce salariat pour peu qu’ils
soient rémunérés correctement. Ces centres seraient ouverts à tous et assureraient une partie des urgences. François Hollande dans ses engagements a peut-être ouvert la voie à cela :
« je favoriserai une meilleure répartition des médecins par la création de pôles de santé de proximité dans chaque territoire ». Mais ce n’est pas très précis.
Cela permettrait de diminuer peu à peu une des causes de surconsommation médicale qu’est le paiement à l’acte. Il faut décider on l’a déjà dit,
l’interdiction des dépassements en ville comme dans les hôpitaux. Il faudrait prévoir des sanctions sévères appliquées fermement.
Conclusion
Réformer notre système pour l’améliorer et lui redonner son caractère démocratique, pour éviter que continuent à se creuser les déficits, est
une tache de longue haleine. Des mesures rapides ne suffiront pas mais amorceront le redressement. La lutte contre toutes les formes de surconsommation médicale sera le résultat d’une éducation
de tous les citoyens qui y ont chacun une part de responsabilité.
C’est un pan important de notre art de vivre ensemble qui est ici en cause. Et il est regrettable que ce sujet ait si peu été traité pendant
cette campagne électorale.
Henricles le 20 avril 2012.